Conversation avec Keywa Henri
Artiste Kalin'a Tɨlewuyu originaire de « Guyane française », Keywa Henri explore dans sa pratique la mémoire, la décolonialité et la résistance autochtone à travers des formes vidéo et performatives, à la fois poétiques et politiques. Dans cet entretien mené par Anaïs Roesch, chercheuse et coordinatrice du programme Common Ground de l’association AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions, iel revient sur son parcours, ses études, la construction de son engagement et la manière dont son identité nourrit son œuvre.
Anaïs Roesch : Pour commencer, pourrais-tu nous dire d’où tu viens, dans quel milieu tu as grandi ?
Keywa Henri : Mon héritage et mon identité sont constitués de beaucoup de couches, historiques, culturelles, intimes. Je suis né•e en « Guyane » en 1993 de père Kalin'a Tɨlewuyu et de mère brésilienne. Du côté maternel, mon grand-père autochtone qui a fait face à la répression dictatoriale, a fait vœu de silence. Du côté paternel, nous sommes très fièr•es de revendiquer notre identité ; mais dans les deux cas, nous avons connu la violence, qu’elle soit physique ou symbolique, d’un système qui veut nous effacer. Dans ce contexte, comment ne pas perdre de vue qui on est, d’où on vient et ce qu’on défend quand la Constitution française ne nous reconnait même pas ?
AR : Tu as grandi en « Guyane » mais tu as fait tes études d’art à Lyon. Comment cela s’est-il passé pour toi ?
KH : Oui, comme tous les enfants dits « d’Outre-mer », j’ai fait ma scolarité en « Guyane » mais j’ai dû partir dans l’Hexagone pour poursuivre mes études dans le supérieur car jusque dans les années 2000, il n’y avait pas d’université en « Guyane ».
J’ai intégré l’École des Beaux-Arts de Lyon car je cherchais une formation qui me permette d’avoir un espace de liberté. À l’époque, j’étais la•e seul•e étudiant•e autochtone et l’école n’était pas faite pour des personnes comme moi. Il n’y avait pas un•e seul•e prof noir•e, je ne trouvais aucune référence autochtone dans la bibliothèque… J’ai dû chercher des exemples ailleurs, au Brésil, au Canada.
AR : Aujourd’hui, tu te définis notamment comme artiviste. Comment ton positionnement politique s’est-il affirmé au fil de ton parcours ?
KH : Au début de mes études, je ne voulais pas mettre en avant la question autochtone parce que je ne voulais pas participer de cette folklorisation, exploiter ma singularité juste pour produire quelque chose. Le monde de l’art est comme le reste du monde : il nous infantilise.
Mais aujourd’hui, j’assume pleinement cette position : être une artiste autochtone, c’est porter une parole de résistance. Nous sommes encore trop invisibilisé•es, on s’intéresse à nous pour ce qu’on a mais rarement pour qui on est.
AR : L’écologie est présente dans ton travail, même si tu n’en parles pas frontalement. Est-ce que tu pourrais préciser le lien entre cette dimension et ton engagement ?
KH : L’écologie, pour moi, ce n’est pas un thème, c’est une manière d’exister. Dans la culture Kalin'a, on ne sépare pas l’humain de la terre, ni le corps du territoire. On appartient à un tout. Quand je parle de destruction des forêts, de la disparition des langues ou des fleuves empoisonnés, je ne fais pas de la politique « écologique », je parle de ma famille, de ma maison, de ce qui me constitue. J’observe qu’aujourd’hui on parle beaucoup d’écologie sans jamais vraiment écouter les peuples qui vivent ces réalités. L’Occident veut sauver la planète, mais sans nous, or « nous sommes la réponse » !
AR : Quels changements aimerais-tu voir à l’œuvre dans ce monde ?
KH : Aujourd’hui, d’un point de vue sociétal, nous accélérons notre propre effondrement. Mais, en tant que Kalin'a Tɨlewuyu, plus la menace est forte, plus notre résistance grandit. L’art est pour moi une manière de dire : « Nous sommes encore là ».
Nous devons reprendre le droit d’exister autrement et refuser d’être défini•es par le regard de l’autre. À ce titre, le monde de l’art aussi doit évoluer, il ne peut pas se limiter à exposer des artistes autochtones mais il doit aussi les intégrer dans son fonctionnement même.
Cet entretien a été réalisé dans le cadre du programme de recherche Common Ground d'AWARE : Archives of Women Artists, Research & Exhibitions.
Keywa Henri, « French Guiana », photographie, 2025
Keywa Henri, Portrait, 2025
Keywa Henri, Nanalo Abiwanon méma (Nous sommes la réponse), performance, Musée des Confluences de Lyon, 2025
Keywa Henri, Atonin Winion (THROUGH), installation, Vue d'exposition, 2022. Un portrait dessiné à l'encre de genipa, provenant des archives du père de Keywa Henri, Paul Henri, initiateur des mouvements indigènes des années 80 en Guyane française
Keywa Henri, Yatɨ ayatɨ enaha moloma (Ma maison est ta maison), installation, vue de l'exposition au Jardin d'Agronomie Tropicale de Vincennes - ancien pavillon colonial de la Guyane française, 2025
Keywa Henri, EKALITIO AGAIN (Je te le dis encore), installation, 2024
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