La journée d’étude « Questionner l’héritage colonial. L’art contemporain au prisme des enjeux de mémoire », organisée par Maureen Murphy et Magali Ohouens rassemblait plusieurs duos d’artistes et d’historien·nes de l’art à Paris en décembre 2023. Yasmina Reggad et Nadine Atallah en faisaient partie. Une espionne désignée par le nom d’Ammar était infiltrée. Jusqu’à présent, nul ne connaît son identité ni l’objectif de sa mission. Le rapport qu’iel a rédigé a fuité. En voici un extrait.
Ammar:
Galerie Colbert, salle Walter Benjamin. Paris iie, France. Vendredi 15 décembre 2023. 15 h 06. Nadine Atallah, historienne de l’art, interroge la suspecte, l’artiste Yasmina Reggad qui vit à Bruxelles et qui est bien connue de nos services en raison de ses activités. Devant une salle de 162 étudiant·es et autres curieux·es, elles parlent de « we dreamt of utopia and we woke up screaming ». C’est l’intitulé anglais d’une performance de Yasmina Reggad. Ce titre signifie « nous avons rêvé d’utopie, et nous nous sommes réveillé·es en hurlant ». Nous notons que la suspecte ne respecte pas les règles basiques de l’orthographe et que le titre ne contient pas de majuscule. Voici ce qu’elle en dit elle-même :
Yasmina Reggad: « we dreamt of utopia and we woke up screaming» est la traduction anglaise d’une phrase tirée du Manifeste infraréaliste (1976) de Roberto Bolaño, écrivain chilien qui vivait alors au Mexique. J’ai découvert ce texte au début des années 2000 quand je vivais moi-même dans ce pays, alors que je voulais participer aux tertulias, des sortes de salons littéraires qui ne s’étaient pas plus féminisés qu’au temps des infraréalistes.
Ammar:
« soñábamos con utopía y nos despertamos gritando. » La suspecte Y. Reggad parle la langue espagnole, elle dit le titre en espagnol.
Yasmina Reggad, Episode 1. La Radio des images qui s’écoutent, 2021. Esquisse de Myriam Pruvot et Yasmina Reggad
Le manifeste infraréaliste de Bolaño constate l’échec des utopies politiques du xxe siècle, mais, en même temps, il appelle à la mobilisation contre l’ordre établi et les avant-gardes, à une forme de contre-révolution par l’irrévérence et l’ironie. Avec cette phrase, on ne sait pas très bien si on se réveille dans l’horreur ou la joie, emmuré ou libre ; en tout cas, ce manifeste nous invite à aller de l’avant, et à nous dépasser.
« we dreamt of utopia and we woke up screaming » est une recherche au long cours qui compte plusieurs épisodes existants et à venir. Si les principes dramaturgiques et performatifs demeurent sensiblement les mêmes d’un épisode à un autre, chacun raconte des histoires différentes. Le premier, « La radio des images qui s’écoutent », dont le titre est emprunté au slogan d’une chaîne de radio algérienne, met en lumière le rôle joué par la radiodiffusion de la télévision algérienne (RTA) dans l’organisation de mouvements de libération et révolutionnaires du monde entier. Après son indépendance, le 5 juillet 1962, l’Algérie confirme sa détermination à soutenir les luttes indépendantistes, anticoloniales et anti-impérialistes d’autres peuples par une aide matérielle, financière, militaire et politique. Des militant·es et des personnalités politiques de tous horizons affluent alors à Alger : des délégations du Congo, des îles Canaries, du Portugal, du Brésil, du Chili, de l’ancienne Rhodésie (actuellement Zambie et Zimbabwe), de Namibie, du sud-Viêt Nam, mais aussi d’Angola, du Cap-Vert, de Guinée-Bissau et du Mozambique, notamment, s’installent dans la capitale algérienne. Nelson Mandela y a un bureau, ainsi que les Black Panthers. La Palestine, son ambassade. Même le Front de libération de la Bretagne, et son homonyme du Québec, sont représentés à Alger. Les révolutionnaires en exil bénéficient tantôt d’entraînements militaires, mais iels trouvent surtout dans la radio nationale algérienne, un canal pour émettre des messages à destination de leurs peuples, de leurs partisan·es comme de leurs ennemi·es et de l’opinion internationale. Le 15 novembre 1988, c’est sur ces mêmes ondes et depuis Alger que Yasser Arafat Proclame le texte de la Déclaration d’indépendance de la Palestine, préparé par le poète Mahmoud Darwich. Cette effervescence valut à Amílcar Cabral, fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, de constater dès 1968 que « les musulmans vont en pèlerinage à La Mecque, les chrétiens au Vatican et les mouvements de libération nationale à Alger ».
Nadine Atallah: « we dreamt of utopia and we woke up screaming. Épisode 1. La radio des images qui s’écoutent » n’est pas une conférence historique sur le rôle de la RTA dans les luttes anticoloniale transnationales. C’est même le refus d’une conférence au profit d’une forme collaborative. C’est une performance que tu joues le plus souvent au théâtre, avec parfois, pour la version « Listening Session », une diffusion en direct sur des radios militantes comme Radio Alhara à Bethléem, ou la Pan-African Space Station de Chimurenga au Cap. Son dispositif rappelle justement celui d’une émission de radio, qui combine plusieurs sources sonores. On y entend ta voix, qui articule le récit, des archives sonores de la RTA avec une présence remarquable de la musique, mais aussi une intelligence artificielle qui apporte des compléments d’information, et des voix de militant·es d’aujourd’hui qui lisent des textes, et qui sont là dans le public, pendant que tu « émets » en live. La performance se développe au gré des rencontres, des invitations à la produire dans des villes à chaque fois différentes. Cette forme vivante est, je pense, très significative pour toi. Tu insistes beaucoup, aussi, sur l’importance de la radio comme médium qui réunit.
Yasmina Reggad, Session d'écoute, image extraite de la documentation, Beursschouwburg, 2022. Avec l'aimable autorisation de l'artiste
Ammar:
Docteure N.Atallah est depuis 2015 une régulière des événements auxquels la suspecte Yasmina Reggad participe. La prudence est de mise : leurs rencontres matérialisent peut-être un réseau dont les intentions restent à éclaircir. Des indices collectés lors de mes précédentes missions laissent penser que ce réseau pourrait être dirigé par la dénommée Léa Morin.
YR: En mai 2016, la chercheuse et programmatrice en cinéma Léa Morin m’avait invitée à Casablanca à donner une conférence à propos de mes recherches sur la RTA, qui couvrent plus de vingt ans d’une histoire très complexe sur plusieurs territoires et continents. Je n’étais à l’aise ni avec ce format, ni dans cette posture derrière un pupitre. Alors, au lieu de faire la conférence, j’ai presque improvisé une performance en m’inspirant de la forme du documentaire radiophonique. En invitant des membres du public à participer en lisant des textes ou des retranscriptions, j’ai en quelque sorte fabriqué les archives sonores que je n’avais pas ou qui n’existaient tout simplement pas, puisque quand j’ai amorcé le projet, je n’avais eu accès à aucune archive de la RTA.
Mon but avec ce travail, ce n’est pas juste de parler de la solidarité internationale à partir du cas de l’Algérie, mais bien de l’incarner, d’affirmer un héritage partagé et d’essayer de le mettre en action aujourd’hui. Mon dramaturge, c’est Frantz Fanon. Fanon, c’est quelqu’un qui ne tape pas toujours ses textes à la machine : il parle, il énonce, il dicte et c’est sa secrétaire Marie-Jeanne Manuellan qui note tout. Comme la sienne, je veux mon écriture vocale, orale et acoustique. Je m’appuie sur L’anV de la révolution algérienne (1959) et surtout sur un chapitre très important, « Ici, la voix de l’Algérie », dont j’ai sélectionné quelques extraits qui sont lus durant la performance.
JEU DE PAUME, PARIS, LE 15 OCTOBRE 2019 VOIX : LYDIA HADDAG :
« À partir de 1956, en Algérie, l’achat d’un poste n’est pas vécu comme adhésion à une technique moderne d’information, mais comme le seul moyen d’entrer en communication avec la Révolution, de vivre avec elle. [...] Avoir son poste, c’est payer son impôt à la Nation, acheter le droit d’entrer dans ce peuple rassemblé en vue de la lutte. [...] Avoir un poste de T.S.F., c’est solennellement entrer en guerre. [...] »
EXTRAITS DE L’AN V DE LA RÉVOLUTION ALGÉRIENNE DE FRANTZ FANON. PUBLIÉ EN 1959 AUX ÉDITIONS FRANÇOIS MASPERO
Ammar:
À la minute 33 de la performance « we dreamt of utopia and we woke up screaming. Épisode 1. La radio des images qui s’écoutent » qui s’est tenue le 21 janvier 2021 au Studio K de Kanal-Centre Pompidou à Bruxelles, une voix enregistrée dans le passé, depuis une autre ville, prononce un texte d’une durée de trois minutes et trente secondes. Une autre voix, qui ne semble pas humaine, clôture la lecture en dictant les crédits.
YR: Dans L’an V de la révolution algérienne, Fanon décrit l’appropriation du médium de la radio par des révolutionnaires en exil et la population algérienne. Il dit que c’est autour de la radio et grâce à l’écoute que se forment des actes de solidarité au sein du peuple algérien. Plus encore, la nation algérienne elle-même naît de la solidarité avec la voix de la révolution algérienne en exil qu’on écoute collectivement, que l’on imagine parfois aussi, et que l’on reproduit pour diffuser le contenu des messages au plus grand nombre.
Fanon parle des auditeur·ices comme étant à la fois des émetteurs et des récepteurs radio. Pour éprouver cette tactique du peuple algérien d’activation d’une écoute politique et de pratique de la solidarité, je joue au milieu du public, assise avec tout le monde.
Écouter ensemble, qu’est-ce que cela veut dire alors qu’on nous avait affirmé que la radio était un médium unidirectionnel ?
Avec « we dreamt of utopia and we woke up screaming », je fais converser le genre du documentaire radio avec celui du théâtre documentaire. Je déploie et rends visibles certaines méthodes de production du documentaire radio, mais également mes moyens de production à moi, qui viennent de l’endroit de la non-expertise : je joue à faire la locutrice de la radio. Tout est visible, non seulement la fabrication live, mais aussi les personnes qui donnent leur voix et qui sont mises en lumière, littéralement. Sophie Delafontaine, mon ingénieure son, qui s’occupe également de la spatialisation sonore et nous permet d’imaginer que nous sommes à l’intérieur du poste de radio, travaille à mes côtés ; nous sommes toutes deux assises au milieu du public.
Yasmina Reggad, «all before… all after… », Kunsthal Extra City, 2025. Photo: WeDocumentArt
Yasmina Reggad, «all before… all after… », Kunsthal Extra City, 2025. Photo: Brent Mertens
Yasmina Reggad, esquisse pour l'affiche de l'exposition « all before… all after… », Kunsthal Extra City, 2025
Yasmina Reggad, «all before… all after… », Kunsthal Extra City, 2025. Photo: WeDocumentArt
Yasmina Reggad, all before… all after… Kunsthal Extra City, 2025
NA: En poursuivant tes recherches, tu as pu accéder à des archives de la RTA ainsi qu’à d’autres documents, notamment sonores, qui permettent d’incarner cette histoire. Il faut rappeler que tu es historienne de formation, spécialiste du Moyen Âge. Non seulement tu possèdes une méthode de recherche scientifique, mais tu t’es déjà confrontée aux silences de l’histoire et tu sais les contourner. Comme il y a peu de publications sur la RTA et les indépendantistes transnationaux en Algérie, on peut considérer qu’avec « we dreamt of utopia and we woke up screaming » tu contribues à l’écriture d’un épisode méconnu de l’histoire mondiale – une écriture très libre où de multiples registres de narration font émerger le réel tout en le perturbant. Le récit que tu développes dans la performance n’est pas linéaire, il suit les évolutions de ta recherche de documents, les stratégies que tu as mises en œuvre pour trouver une matière documentaire fuyante, lacunaire. Ta performance organise donc une translation non chronologique de cette documentation. Peux-tu nous raconter d’où viennent tes sources ?
YR: Je ne sais pas si ça vient de la ténacité développée durant mes années de recherches sur les xe et xie siècles, mais j’ai dû faire quatre ou cinq voyages avant de localiser les archives de la RTA en Algérie. Un journaliste radio a même essayé de me dissuade de l’existence de telles archives, mais j’ai insisté et je suis depuis lors connue comme « la chercheuse d’or » au siège de la Radio algérienne, boulevard des Martyrs ! En outre, j’ai fini par apprendre qu’aux Archives nationales algériennes, tout ce qui est postérieur à 1962 n’est pas encore traité. L’accès est de facto très restreint, car aucun catalogue du contenu des cartons n’est disponible.
Après beaucoup d’efforts, j’ai obtenu deux CD renfermant au total une vingtaine de documents sonores numérisés, qui vont de 1962 à 1994. Il y avait notamment des émissions de radio concernant les îles Canaries, le Portugal, le Polisario, la Palestine et les non-alignés. Entre-temps, j’étais partie à la recherche d’autres sources et traces de ce qui pouvait s’être dit sur les ondes depuis l’Algérie. La période de la guerre froide, c’était le paradis des écoutes et des espions. Même les émissions radio étaient sous surveillance, particulièrement celles du continent africain, du monde arabe et d’Europe de l’Est. Des personnes, notamment aux États-Unis et en Grande-Bretagne, étaient formées pour scanner les radios de pays cibles, écouter et transcrire des moments choisis. Leurs restitutions sont donc incomplètes : ce sont des versions des contenus radiophoniques éditées et traduites en anglais, qui comprennent parfois des incursions des agent·es, comme des indications entre crochets sur la qualité de la réception. J’ai pu avoir accès à tout cela grâce aux archives du Foreign Broadcast Information Service (FBIS) qui sont désormais consultables dans les bibliothèques des universités anglo-saxonnes, notamment. Le FBIS, connu comme le monitoring central de la Central Intelligence Agency (CIA), est l’équivalent du Groupement des contrôles radioélectriques (GCR) français qui avait aussi un centre d’écoute à Alger pendant la révolution.
NA: À la translation que tu opères, de documents sonores et textuels vers une forme performative et radiophonique, s’ajoute la question de la traduction puisque les archives de la RTA, comme celles du FBIS, existent en plusieurs langues. Quand les agent·es de la CIA traduisent l’arabe en anglais, par exemple, tu re-traduis en français. Et quand tu fais entendre une voix comme celle d’Antonio Cubillo, le leader du Mouvement pour l’autodétermination et l’indépendance de l’archipel canarien, c’est en tamazight, en français, en arabe et en anglais. Ces va-et-vient linguistiques sont révélateurs d’une solidarité qui se construit, par la communication, à une échelle transnationale. Tu parles toi-même quatre langues, ce qui te permet non seulement d’accéder au sens de nombreux documents, mais aussi de parler à beaucoup de monde, et de faire parler. Le polyglottisme, comme ton détour par les écoutes secrètes de la CIA, fait planer l’ombre de l’espionnage qui percute l’immense liberté des messages révolutionnaires diffusés depuis l’Algérie. Cela rappelle aussi que ces ondes, émises librement, étaient la plupart du temps clandestines à la réception, dans les pays en lutte. La question de la surveillance introduit celle de la démultiplication des temps et des lieux d’écoute et d’énonciation. Il y a, dans ta performance, une polyphonie structurante. Aux enregistrements d’archives s’ajoutent ta voix en tant que narratrice, ainsi que celle d’une intelligence artificielle que tu as baptisée Didascalie, qui joue le rôle de fact checker et apporte des compléments d’information sur les événements décrits.
YR: Je parle en effet le français, l’anglais, le portugais et l’espagnol, mais pas l’arabe, ou plus précisément, pas la darija algérienne. Il faut s’imaginer les postes de radio des années 1960 et 1970 ; le design des boutons avec le nom des villes y reproduisait la division Est-Ouest. Il suffisait de tourner le bouton pour entendre toutes les langues et s’apercevoir que des stations de radio étaient brouillées et inaudibles, car interceptées par l’armée, comme en Espagne et au Portugal. La longue introduction des émissions de La Voz de Canarias libre par Cubillo en quatre langues répond à la question de l’adresse. Les langues parlées dessinent les contours des grandes questions géopolitiques qui le préoccupent, et rendent visibles les stratégies indépendantistes qu’il adopte. Pour ma part, j’ai une lecture Sud-Nord de cette période. Conserver les langues originales de mes archives et des documents utilisés me permet de créer pour le public d’aujourd’hui une continuité sonique de ce dialogue.
Dans ma performance, je parle à la première personne. Et Didascalie, cette voix synthétique générée par l’intelligence artificielle, c’est mon alter ego. J’adore écrire son script, elle est drôle, précise et ironique. Elle est née de mon auto-évaluation validiste que j’ai intégrée dans le processus de création, en l’affrontant. Je me suis intéressée aux tactiques employées par des personnes sourdes et aveugles pour contrecarrer nos sociétés ultra discriminantes. Parfois, de manière maladroite, ces pratiques sont néanmoins venues enrichir mon vocabulaire artistique, et bien que la tâche soit immense à mon niveau, j’utilise davantage l’écran dans le décor, pour les surtitres et la transcription dactylographiée de certains passages. Je rends aussi disponible une copie imprimée du script avant et pendant la performance. Par ailleurs, Didascalie, elle, fait à haute voix son travail d’indication et d’instruction scénique. Je m’inspire des photos Alt Text, c’est-à-dire des descriptions d’images en légende sur les réseaux sociaux. Bien qu’il y ait des surtitres, elle s’entête à faire du doublage des langues étrangères et le voice over sur certains documents visuels. Elle dit les crédits et les notes de bas de page, et elle précise d’où proviennent les documents, car il est très important pour moi de partager ces informations, de passer de la fiction à un récit ancré dans la réalité. Par ce geste, je voulais aussi rappeler l’importance et la puissance de la radio dans l’organisation des mouvements de libération à cette époque, qui s’adressaient principalement à un auditoire majoritairement illettré.
Yasmina Reggad, «Episode 1. La Radio des images qui s’écoutent », 2021, KANAL-Pompidou. Photo: Valérie Nagant
NA: À ta voix, sous la forme de Yasmina ou de Didascalie, s’ajoute une « chorale » que tu as nommée le Solidarity Choir, composée de militant·es issu·es à chaque fois des villes où tu te produis. Leur présence contribue au patchwork de voix et de registres de narration qui composent la performance. Elle établit aussi un lien fort entre l’histoire et le temps présent tout en te situant parmi un réseau de militant·es auquel tu appartiens.
YR: Je suis militante. 50% de ma vie de tous les jours, je milite auprès des sans-papiers, en ce moment auprès de mes camarades palestinien·nes, contre les violences policières aussi. Dans mes méthodes de travail et dans la création, j’essaie de pratiquer un militantisme internationaliste, pan-arabe et pan-africain. Dans chaque ville où je performe, je réunis le Solidarity Choir qui est composé de militant·es et de personnes qui s’identifient comme femmes et/ou non-binaires. Les membres performent leur histoire dans leur langue natale en s’appropriant des textes dits et écrits dans le passé qu’elles émettent à nouveau en leur donnant une autre texture et une autre nature. Ces mots résonnent encore aujourd’hui ; ils expliquent ou rappellent leurs expériences singulières de déplacement. On active ainsi les solidarités du passé, et on dessine ensemble des cartographies militantes de nos villes.
La réalité nous dépasse souvent, puisque c’est exactement ce qu’ont fait les jeunes femmes du carré féministe qui ont arraché cet espace d’expression pendant le Hirak algérien– quand elles reprennent les paroles de la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba, qui dit en arabe « Ana Hurra fi al-Jazair » («je suis libre en Algérie »). Elles « ré-émettent » ou amplifient leur propre voix tout en rappelant les promesses d’émancipation dans la contribution de leurs mères et de leurs grands-mères à la révolution algérienne.
NA: En effet, dans la performance, on entend le chant de Miriam Makeba, suivi de celui de jeunes femmes militantes lors des manifestations du Hirak, qui ont conduit à la démission du président Abdelaziz Bouteflika en 2019, comme une continuité des luttes pour la liberté. Quand Makeba chantait lors du Festival panafricain d’Alger en 1969, elle était contrainte à l’exil. Elle était un symbole de la lutte anti-apartheid, mais aussi des solidarités panafricaines puisqu’elle a été adoptée par l’Algérie, qui lui a délivré un passeport en 1972. Dans l’histoire comme dans ta performance, ces luttes s’incarnent par des voix de femmes. Tu t’attaches à les faire entendre quand elles sont si souvent inaudibles ou ignorées.
YR: C’est très agaçant de ne rencontrer dans les archives et dans la mémoire des contemporain·es de cette époque que des acteurs masculins de ces histoires minuscules. Alors on doit redoubler d’efforts pour rétablir la vérité ou opérer des sutures artistiques pour réparer. On se souvient de la radio de la résistance portugaise durant la dictature d’António de Oliveira Salazar, A Voz da Liberdade, comme de la radio de Manuel Alegre, du nom du poète et homme politique qui a été l’un de ses présentateurs. On tait ainsi que c’est une femme, Maria Stella Piteira Santos qui, dès juillet 1963, parlait au micro pour s’adresser depuis Alger à ses compatriotes et à ses camarades du Portugal et de l’exil. C’est un exemple parmi d’autres. Si ma performance pose la question de qui écoute, je m’inquiète aussi de qui parle, et d’où on parle. Le texte de Frantz Fanon, par exemple, est toujours interprété pour le moment par des femmes originaires du Maghreb, et personne ne s’en rend compte ou ne s’en émeut. Je l’ai rebaptisé Frantz Fanette. Son incarnation par la voix esquisse une réponse à des questions que je continue de me poser : qui est cette femme algérienne dans les chapitres « L’Algérie se dévoile » et « La famille algérienne », dans L’An V de la révolution algérienne ? Qui est cette femme noire masquée dans Peau noire, masques blancs ? Je me fais ainsi l’écho d’une critique féministe de l’œuvre de Fanon, en particulier de sa théorie décoloniale nationaliste qui ne considère pas les femmes algériennes comme de réels sujets historiques de la nation algérienne.
Yasmina Reggad, « Épisode 1. La Radio des images qui s'écoutent », Jeu de Paume (2019) avec une image fixe du film documentaire « Algier – Hauptstadt der Revolutionäre » de Claude Deffarge et Gordian Troeller en collaboration avec Didier Baussy (1972). Photo : Adrien Chevrot
Yasmina Reggad, « Épisode 1. La Radio des images qui s'écoutent », Mucem - Les rencontres à l’échelle Festival, 2021. Photo : Lola Reboud
NA: L’un des aspects les plus importants de ta performance, c’est sans doute qu’elle constitue pour toi une hypothèse de réactivation des luttes, et notamment des luttes anticolonialistes dans le monde actuel.
YR: En effet, la performance est un espace qui me permet d’éprouver l’effectivité d’un projet politique commun. À travers elle, j’essaie d’activer l’hypothèse de solidarité constitutive des futurs rêvés par le Sud global, qui appartient au passé, mais dont je me sens l’héritière. Je ne suis pas sûre que cela fonctionne, mais j’amorce une réponse. Je fais se croiser des moments de l’histoire avec l’actualité de la ville ou du pays qui nous accueille, ou avec des événements qui me touchent, moi et les communautés avec lesquelles je vis.
Les cinq-six militantes qui composent les différents Solidarity Choirs drainent avec elles un nouveau public, majoritairement composé de personnes qui ne vont jamais ou presque au théâtre, et qui cette fois s’y sentent invitées par leur cercle militant. Parmi ce public, il y a de nombreuses personnes racisées que ces histoires traversent, et qui activent la solidarité dans cette écoute avec l’ensemble du public.
MARSEILLE, LE 31 MARS 2012 VOIX : DANIELLE MICHEL-CHICH, JOURNALISTE ET ESSAYISTE, DEPUIS LE PUBLIC :
« En 1956, j’étais au Milk Bar et je suis un peu émue de cette confrontation que vous avez refusée, Madame, en tête à tête et que je suis donc obligée de faire en public. Je dois vous dire que oui vous avez tué ma grand-mère et vous m’avez arraché une jambe. Alors, je le dis sans haine, sans colère, sans désir de revanche, car j’ai fait du chemin. J’ai écrit un livre à ce propos. J’ai fait beaucoup de chemin [...] parce que je comprends votre lutte. [...] Mais si, Madame, vous reconnaissiez que ce geste est un geste meurtrier, si justifié soit-il – encore une fois votre cause était juste. Mais si vous reconnaissiez que c’était un meurtre, car ça l’était – ma grand-mère n’avait rien à voir avec les colons que vous combattiez. Si vous reconnaissiez ça, vous en ressortiriez grandie. Et nous pourrions attaquer une phase positive du débat entre la France et l’Algérie. [...] Essayons de nous parler vraiment pour nous parler plus loin et pour aller plus loin. » [Applaudissements]
VOIX : ZOHRA DRIF, AVOCATE ET FEMME POLITIQUE ALGÉRIENNE, ANCIENNE MEMBRE DU FLN. SUR SCÈNE :
« Je vais encore certainement vous choquer, mais, très honnêtement, ce problème, ce n’est pas à moi que vous devez le poser. Posez-le à tous les pouvoirs français qui sont venus asservir mon pays et qui ne vont pas [applaudissements – inaudible]. [...] Bien sûr, à titre personnel et à titre humain, tous les drames, que ce soit les vôtres, que ce soit les nôtres, sont bouleversants. Je peux vous raconter des milliers et des milliers de drames tels que les vôtres, que nous avons vécus. [...] Mais nous n’étions pas dans une confrontation personnelle, nous étions dans une guerre. [...] Quand il y a eu les bombardements des alliés dans la très belle ville de Dresde, j’imagine qu’il y a eu beaucoup de morts parmi les personnes civiles [...] qui se trouvaient à ce moment précis à cet endroit précis, au moment où ces bombes tombées du ciel sont arrivées. Oui, humainement, ce sont des êtres humains, je comprends parfaitement. Mais malheureusement, vous et nous étions pris dans une tourmente qui vous dépassait et qui me dépassait. »
[Forum débat sur la guerre d'Algérie « cinquante ans après » co-organisé par Marianne, France Inter et El-Khabar au Théâtre de la Criée ]
Ammar:
Après la diffusion de cet extrait sonore (minute 12:45 de l’enregistrement de la performance « we dreamt of utopia and we woke up screaming » telle qu’elle a été jouée dans la cour de la Commande du Fort-Jean de Marseille le 25 août 2021), l’ensemble de la salle Walter Benjamin semble s’être arrêté de respirer et regarde fixement la suspecte Y.Reggad. Au dos de l’écran de son ordinateur portable, il y a un autocollant aux couleurs du drapeau de la Palestine. Il y est écrit : « FREE PALESTINE ». Notons que Y.Reggad ne porte pas le keffiyeh comme à son habitude en Belgique. 16 h 12. La conversation entre Y.Reggad et N.Atallah prend fin. 16 h 34. La parole passe à une autre suspecte, l’artiste Euridice Zaitun Kala
Fin du rapport. 15 décembre 2023. Ammar
L’enquête est en cours. Elle se poursuivra du 8 au 13 avril 2024 à l’université Roma Tre en Italie avec le COLLETTIVOSTIENSE 234, dont certains membres étaient présents dans la salle aujourd’hui ; et du 10 au 13 octobre 2024 à New Radicalisms à Rotterdam, aux Pays-Bas,,deux lieux où les activités de la suspecte Yasmina Reggad reprendront. Puis nous la suivrons, à Anvers, en Belgique, où elle sera rejointe par Nadine Atallah à Kunsthal Extra City à partir du 28 mars 2025 et à De Singel dans la même ville au mois d’octobre 2025.